suite de l'article du 28.05.2006...
Assise sur les marches de la vie, elle scrutait le lointain qui délimitait ce qui un jour avait été infini. Devant elle, un tapis de fleurs entièrement dédié à l'arrivée prochaine du printemps. En elle, l'hiver qui recouvrait d'une pellicule de neige ses espoirs autrefois colorés.
Alors que le ciel orphelin du soleil s'accommodait de la présence des étoiles, son ombre se perdait lentement dans les contrées de l'abandon de soi. Contours qui semblaient naviguer sur un radeau fait de rondins mal agencés et prêts à se défaire à tout instant.
Elle longeait le chemin qui bordait les rives d'un territoire aux frontières floues, dans lequel n'était incrustée aucune ligne d'horizon aussi insoutenable soit-elle. Son regard se laissa emporter par le flot, s'arrêtant ici et là, sur le reflet d'un arbre esseulé, sur le vrombissement tourbillonnaire de l'eau.
Elle se contentait d'évoluer au bord du monde, en parallèle. Jamais elle n'avait pu véritablement l'atteindre, poser sa main dans la sienne et sentir la pression d'une présence tant attendue. De loin, elle l'observait, avidement, saisissant la moindre de ses particules, tentant de cerner cet étranger empli de mystères. Le monde...Un souffle silencieux qui l'effrayait, au fond...
Toujours peindre
Encore peindre
Le mieux possible, le vide et le plein
Le léger et le dense
Le vivant et le souffle
Zao Wou-ki, peintre-poète d'un autre temps, d'une autre dimension a su unir l'héritage artistique extrême oriental à l'abstraction lyrique* dans un mouvement émotionnel et sensible très particulier, intense. Formé à la calligraphie traditionnelle dans la plus pure tradition chinoise, c'est-à-dire avec toutes les restrictions qu'elle impose, Zao Wou-ki élargit rapidement son champ d'investigation en prenant le risque de se mettre en porte-à-faux avec les grands maîtres de son pays. Il ose la couleur, l'huile, les grands formats, laissant glisser au fil de son pinceau les rêves et les sensations qui peuplent son monde imaginaire. Il distille ses couleurs au rythme de ses pulsations intérieures, laissant l'inspiration dessiner la trajectoire du trait. Celui-ci parfois descendant, parfois prenant l'entière horizontalité en otage laisse transfigurer l'indicible relief de l'âme.
Zao Wou-ki fait danser sa peinture et, dans cet élan, offre aux spectateurs un espace scénique allégorique pour que leurs propres fantaisies puissent à leur tour s'exprimer. Il évite ainsi tout titre évocateur risquant d'emprisonner ses œuvres dans une signification restreinte et se contente donc, la plupart du temps, de marquer uniquement les dates du travail accompli. Ses surfaces picturales, d'où jaillit l'effervescence de la lumière, évitent l'écueil d'un cadre facilement imposable ; la liberté de chacun parcourt à travers un œil scrutateur la diversité de la matière et de l'épaisseur. Et l'auteur se dissout derrière la toile, disséminant sur son chemin une résonnance intérieure qui inspire la contemplation et le retour sur soi.

Paysages silencieux ébauchant les réminiscences inaudibles des profondeurs de l'être, l'œuvre de Zao Wou-ki s'écoule à l'intérieur, de l'intérieur bannissant toute limite entre la réalité du dehors et celle du dedans. On dit en Chine d’une peinture réussie qu’elle est magique. Celle de Zao Wou-ki l'est, assurément…
*(peinture s'opposant à l'abstraction géométrique issue d'une construction rationnelle et s'inspirant de formes simples telles que cercles, lignes droites, carrés, etc…L'abstraction lyrique fut à l'époque une nouvelle façon d'appréhender les couleurs et la lumière en laissant tomber la dimension formelle et en pénétrant davantage les strates du vécu émotionnel)
La liberté ignore les serrures du temps et de l'espace. Pour traverser les murs, il suffit d'ouvrir les portes, ouvrir les ailes, ouvrir les rêves...
Jacques Savoie
